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Mondialisation, Croissance et Marginalisation

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Mondialisation, Croissance et Marginalisation

sous la direction de
A.S. Bhalla

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Données de catalogage avant publication (Canada)

Vedette principale au titre :

Mondialisation, croissance et marginalisation

Publ. aussi en anglais sous le titre : Globalization, growth and marginalization.
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 0-88936-851-1

1. Revenu — Répartition — Pays en voie de développement.
2. Pays en voie de développement — Conditions économiques — Disparités régionales.
3. Concurrence internationale.
4. Mondialisation (Économie politique).
I. Bhalla, A.S.
II. Centre de recherches pour le développement international (Canada).

HC59.72.I5G4414 1998             338.9'0091742'4            C98-980303-1

Table des matières

Avant-propos

vii

Remerciements

ix

IntroductionA.S. Bhalla

1

Chapitre 1
Mondialisation : Menace ou bienfait ?Paul Streeten

17

Chapitre 2
Technologie de l'information, mondialisation et marginalisationJeffrey James

61

Chapitre 3
Incidence de la mondialisation et de la révolution de l'information en Amérique latineAlbert Berry

87

Chapitre 4
Incidence de la mondialisation en Asie du SudAzizur Rahman Khan

127

Chapitre 5
Croissance et pauvreté en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est à l'ère de la mondialisationAzizur Rahman Khan

153

Chapitre 6
Incidence de la mondialisation en AfriqueS.M. Wangwe et Flora Musonda

181

Chapitre 7
Perspectives régionales : Vue d'ensembleA.S. Bhalla et Albert Berry

203

Chapitre 8
Orientation de la rechercheA.S. Bhalla

229

Notes sur les collaborateurs

243

Sigles et acronymes

247

Bibliographie

249

Index par sujet

265

Avant-propos

L'idée de ce livre est née d'une discussion que nous avons eue à Toronto en octobre 1995 avec Gerald Helleiner, professeur à la University of Toronto. Caroline Pestieau, vice-présidente des programmes au CRDI, a généreusement proposé de soutenir nos recherches, sous une forme qui nous serait mutuellement avantageuse. Cette modeste subvention nous a permis de commander un certain nombre d'études pour le présent ouvrage.

Bien que la mondialisation suscite une attention considérable, peu de travaux s'intéressent aux coûts sociaux qu'elle entraîne (pauvreté, inégalités, chômage, exclusion) et aux relations qui existent entre ce phénomène et l'autoroute de l'information ou la marginalisation des habitants des pays en développement les plus pauvres. Nous avons finalement opté pour ce sujet en raison de l'intérêt particulier qu'il présente pour le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) et les pays en développement. La mondialisation et la technologie de l'information peuvent avoir des retombées négatives sur les pays en développement pauvres, dont les capacités nationales sont insuffisantes. Par ailleurs, en raison de la baisse rapide de ses coûts d'utilisation, la haute technologie devient progressivement plus accessible, même aux pays en développement les plus pauvres. Cependant, le coût n'est pas le seul obstacle qui entrave l'accès de ces pays à la technologie de l'information et leur intégration à l'économie mondiale. Comme le montre le présent ouvrage, les obstacles institutionnels et la déficience des infrastuctures jouent, à cet égard, un rôle non moins important.

Nous appréhendons le phénomène de la mondialisation dans une perspective économique, c'est-à-dire sous l'angle de la libéralisation du commerce, notamment de l'élimination des obstacles tarifaires et non tarifaires, et de la libre circulation des capitaux, de la technologie, des services financiers, des biens et des services entre les pays. Bien que la dimension non économique de la mondialisation revête une importance certaine, nous avons choisi de l'éluder pour nous concentrer sur certains aspects de la mondialisation et les approfondir.

Dans le présent ouvrage, nous étudions l'incidence de la mondialisation sur la croissance, la productivité, la pauvreté, la répartition des revenus et le chômage. Exception faite d'une analyse globale au chapitre 1, nous analysons les dimensions régionales de cette incidence, et plus spécifiquement les différences entre les régions et les sous-régions au regard de l'intégration à l'économie mondiale. Certains chapitres sont consacrés à une grande région du monde en particulier, nommément l'Afrique subsaharienne, l'Asie du Sud, l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est ainsi que l'Amérique latine.

Je suis redevable à un certain nombre de personnes, notamment : Gerald Helleiner (University of Toronto), qui m'a suggéré le sujet ; Albert Berry (University of Toronto), Ha-Joon Chang (University of Cambridge) et Aziz Khan (University of California à Riverside), pour leurs remarques judicieuses sur le plan de recherche ; Caroline Pestieau, Réal Lavergne et Rohinton Medhora (CRDI) et le professeur Sir Hans Singer (University of Sussex), pour leurs précieux commentaires sur certains chapitres. J'aimerais souligner la contribution d'Albert Berry, qui nous a généreusement fait part de ses constructives observations et suggestions sur l'ébauche de cet ouvrage, à l'exception des chapitres 3 et 7. Je désire également remercier mon épouse, Praveen Bhalla, qui a révisé les différents chapitres avec compétence. Enfin, je tiens à exprimer ma gratitude à Eshete Hailu (CRDI) et à Degol Hailu (School of Oriental and African Studies, University of London) pour avoir contribué à la recherche et à la compilation des données.

A.S. Bhalla
juin 1998

Remerciements

Le rédacteur principal et l'équipe d'édition tiennent à remercier les organismes suivants, qui ont autorisé la reproduction de certains extraits d'ouvrages protégés par des droits d'auteur :

• Edward Elgar Publishers et MERIT (université de Maastricht, Pays-Bas), pour le tableau 5 du chapitre 2 tiré de Technical Change and the World Economy (sous la direction de J. Hagedoorn, 1995).

• La Société financière internationale, pour le tableau 3 du chapitre 6 tiré de Trends in Private Investment in Developing Countries 1990-94 (document de travail n° 28, 1995).

• Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), pour l'utilisation de sa base de données à l'élaboration du tableau 3 du chapitre 1.

• La Banque mondiale, pour le tableau 1 du chapitre 1 tiré de son rapport annuel de 1995, pour le tableau 1 du chapitre 2 tiré de Global Economic Prospects and Developing Countries 1996/Les perspectives économiques mondiales et les pays en développement et pour le tableau 3 du chapitre 4 tiré de Managing Capital Flows in East Asia 1996.

L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), pour le tableau 2 du chapitre 2 tiré de The International Diffusion of Advanced Telecommunications: Opportunities for Developing Countries (1991) et pour le tableau 9 du chapitre 7 tiré de Mondialisation et interdépendance à l'horizon 2020 : Défis et opportunités pour les pays de l'OCDE (1997).

Introduction

A.S. Bhalla

La mondialisation n'a pas le même sens pour tous. Le terme utilisé pour décrire l'état actuel de l'économie mondiale est devenu un mot à la mode. Le phénomène n'est pas nouveau en soi, mais sa signification et ses répercussions, particulièrement pour les pays en développement, sont loin d'être évidentes. Ainsi, les échanges commerciaux et l'investissement étranger direct, les deux indicateurs les plus courants de la mondialisation, connaissaient déjà une croissance rapide à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. La dispersion géographique de l'activité économique existe depuis des décennies, voire des siècles. Le présent ouvrage aborde donc la mondialisation en tant que phénomène continu dont la dernière phase, celle des années 80 et du début des années 90, se caractérise par une accélération du processus (le chapitre 1 traite de la mondialisation du point de vue historique).

Si la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau, on peut se demander si la phase actuelle du processus est différente des phases antérieures. Les technologies de l'information et de la communication d'aujourd'hui ont permis une croissance sans précédent du commerce des services et le remplacement de la production en série mise en place par Ford par des systèmes de production souples ou spécialisés (innovations organisationnelles et innovations technologiques). Ce sont là les deux éléments propres à la phase actuelle.

La mondialisation se caractérise par des facteurs économiques — multiplication des échanges commerciaux, accroissement des investissements et des marchés financiers, accélération de la circulation des technologies — et des facteurs non économiques, dont la standardisation des goûts des consommateurs et la perte de souveraineté nationale qui se traduisent par une uniformité grandissante des valeurs sociales.

Principales caractéristiques de la mondialisation

Nous analysons ci-dessous cinq caractéristiques économiques et deux caractéristiques non économiques de la mondialisation.

Caractéristiques économiques

Intensification du commerce

Le commerce mondial a connu une expansion rapide aux XIXe et XXe siècles. Comme le fait remarquer Streeten au chapitre 1, entre 1820 et 1992, le volume mondial des échanges a été multiplié par 540. On estime que le taux annuel de croissance du commerce mondial, qui était de 3,5 p. 100 avant la Première Guerre mondiale (1870-1913), a atteint 5,8 p. 100 après la Deuxième Guerre mondiale (1950-1990). L'entre-deux-guerres a naturellement été une période de ralentissement du commerce mondial (Kitson et Michie, 1995, p. 7). La part du commerce dans le produit intérieur brut (PIB) est un indicateur de mondialisation couramment utilisé. Le commerce a considérablement accru sa contribution au PIB après la Deuxième Guerre mondiale, sans pour autant excéder celle qui était la sienne avant 1914 (voir le chapitre 1).

Ce qui est nouveau à partir des années 50, c'est le changement observé dans la composition des exportations des pays en développement. Constituées autrefois de produits primaires, ces exportations comportent de plus en plus de biens manufacturés, et la progression du commerce des services est encore plus étonnante. Le commerce de services commerciaux (transport, voyages et autres services privés tels que les services financiers, les communications, la construction, l'information et les services professionnels et personnels) a connu une croissance particulièrement rapide dans les années 80 et au début des années 90. De 1980 à 1993, son volume a augmenté de près de 8 p. 100 par année tandis que le commerce de marchandises affichait une hausse d'environ 5 p. 100 (Braga, 1996).

Pour les tenants de la mondialisation, l'essor du commerce représente un bienfait absolu. Or, comme le signalent Streeten (chapitre 1) et Berry (chapitre 3), le laisser-faire et le libre-échange peuvent se révéler néfastes à l'échelon national. L'expansion rapide du commerce peut rendre les pays vulnérables aux chocs externes et à une concurrence qui n'est pas toujours souhaitable. De surcroît, les profits tirés des exportations n'auront pas un effet de masse si l'élasticité de la demande d'exportations des pays en développement est trop faible. Enfin, il est possible que ces avantages ne se concrétisent qu'après l'application, pendant une période prolongée, de politiques de remplacement des importations par des productions nationales, comme en témoigne le dossier économique des pays d'Asie de l'Est (voir chapitre 3).

Croissance de l'investissement étranger direct et de flux de capitaux

La croissance de l'investissement étranger direct (IED) a été beaucoup plus rapide que celle du commerce et de la production. Selon la CNUCED (1996), de 1980 à 1994, l'IED a doublé par rapport au PIB et à l'investissement intérieur tandis que les sorties d'IED ont presque doublé par rapport au PIB mondial. L'IED est la composante la plus importante du flux total de ressources, dépassant les prêts privés nets.

Cependant, l'IED est relégué au second plan par la montée en flèche des placements de portefeuille. De plus en plus, l'IED à long terme fait place aux placements temporaires et instables dans les actions et les obligations. Au cours de la dernière décennie, la composition des flux de ressources (c'està-dire IED, prêts de banques commerciales, actions et obligations) a évolué. Les multinationales exigent du financement pour la production dans différents pays, d'où l'importance accrue des services financiers internationaux. De 1983 à 1993, la valeur des actifs banquiers transfrontaliers a plus que triplé et il en a été de même entre 1986 et 1992 pour les opérations de change. Le stock d'actifs financiers à l'échelle mondiale, équivalant à deux fois le PIB des pays de l'OCDE (Oman, 1996), a connu une croissance beau-coup plus rapide que le commerce mondial.

La mondialisation financière a été facilitée par l'internationalisation de la production et la croissance des industries mondiales, le rythme rapide des changements technologiques et la déréglementation des services financiers. Les nouvelles technologies de l'information permettent la circulation transfrontalière de données financières, 24 heures sur 24. Comme il est difficile de régir la circulation de ces renseignements, les gouvernements ont aboli les restrictions et les règlements sur la circulation internationale des données financières (Agosin et Tussie, 1993). Les nouvelles technologies facilitent également le commerce transfrontalier de nombreux services financiers. En raison de l'intégration des marchés financiers, le commerce, l'emploi, la production et les politiques économiques nationales en général sont devenus plus vulnérables aux fluctuations des marchés. Les mouvements de capitaux privés sont généralement sensibles aux changements dans les taux d'intérêt et dans les taux de change à court terme, ce qui peut entraver le développement à long terme. Lorsque les marchés financiers sont internationalisés, l'instabilité dans un pays tend à se répercuter dans les pays voisins tout comme dans les pays éloignés. Selon Sir Hans Singer (University of Sussex), les crises financières qui ont secoué le Mexique, la Thaïlande et l'Indonésie, et les effets « domino », ainsi que l'incapacité de Clinton d'obtenir carte blanche auprès du Congrès américain pour poursuivre les négotiations commerciales constituent d'excellents exemples de ce phénomène. Au chapitre 3, qui porte sur l'Amérique latine, Berry souligne les effets négatifs des flux à court terme, qui provoquent une instabilité macroéconomique, freinent la croissance et nuisent à l'exportation.

Production et consommation à l'échelle de la planète

La mondialisation comporte une autre caractéristique : l'internationalisation accrue de la production, de la distribution et de la commercialisation des biens et services (Harris,1993). Ce phénomène procède de la mondialisation des marchés financiers et des marchés de capitaux, des mouvements accrus d'IED, de la diffusion rapide des nouvelles technologies de communication et de la réorganisation par les sociétés transnationales des formes de production. Aujourd'hui, ces sociétés sont un moteur important de l'IED dans les secteurs manufacturier et tertiaire. Dans leur effort de rationalisation, elles font de plus en plus appel à la sous-traitance internationale (par exemple, IBM sous-traite la fabrication de logiciels à des entreprises de Bangalore en Inde), laquelle fait à présent partie du nouveau processus de mondialisation. De même, les industries associées à la technologie de l'information se prêtent davantage à la mondialisation que d'autres (il est plus facile de délocaliser les unités de production ou les fonctions de services, telles la comptabilité, les opérations bancaires, les assurances, vers les pays à faible revenu). Dans le cas de l'industrie du textile et du vêtement, la miniaturisation (par exemple la conception assistée par ordinateur et la fabrication assistée par ordinateur) et la possibilité de transmettre instantanément des renseignements sur la conception et la commercialisation d'un bout à l'autre de la planète ont conduit à la fragmentation de la production et au morcellement de la distribution mondiale dans le but de tenir compte des préférences et des goûts locaux.

La délocalisation de la production, dans les années 60, vers les pays à moindre coût de main-d'œuvre, surtout à partir des États-Unis, peut être considérée comme le début du processus d'internationalisation de la production (Grunwald et Flamm, 1985). En raison du faible coût de leur main-d'œuvre, les pays en développement sont devenus compétitifs dans la production et l'exportation de biens manufacturés à fort coefficient de main-d'œuvre. Cette concurrence accrue des pays en développement a poussé les pays industrialisés à réagir : protectionnisme, abandon de la production à fort coefficient de main-d'œuvre au profit de la production de haute technologie et passage vers des industries à fort coefficient de compétences. Les industries traditionnelles peu spécialisées et à fort coefficient de main-d'œuvre ont donc déserté les pays industrialisés pour s'installer dans les pays en développement à faible revenu. La production à la chaîne se trouve surtout dans le secteur de l'électronique et l'industrie du vêtement, deux activités à fort coefficient de main-d'œuvre dont le rapport valeur au poids est élevé, de sorte que les coûts de transport sont faibles.

La nouvelle répartition de la main-d'œuvre et la fragmentation de la production entre différents pays découlent en partie des progrès réalisés dans les technologies de système, lesquels ont rendu possible la fragmentation des tâches (Fröbel, Heinrichs et Kreye, 1980). Ce nouveau modèle d'avantage comparatif international favorise les échanges intrabranches entre les entreprises transnationales.

De plus en plus, la mondialisation de la production va de pair avec la mondialisation de la consommation, en raison d'une uniformisation croissante des goûts des consommateurs, à tout le moins pour certains produits et services. L'ouverture des économies en développement (voir ci-dessous) et l'utilisation généralisée de la technologie de l'information ont contribué à homogénéiser la demande. Par ailleurs, la convergence des goûts des consommateurs, par delà les frontières nationales, fait parfois contrepoids aux avantages tirés du commerce. Bhagwati (1994, p. 239, note 12) observe que l'harmonisation des goûts des consommateurs limite les avantages découlant du commerce en réduisant la diversité qui stimule les échanges.

Concurrence mondiale

La production à l'échelle de la planète, dont nous avons parlé ci-haut, va de pair avec une concurrence mondiale de plus en plus féroce entre les producteurs ou les fournisseurs de biens et de services. En informant les acheteurs et les vendeurs du monde entier, la technologie de l'information contribue à mondialiser la demande et, partant, la concurrence (Oman, 1994).

La mondialisation de la concurrence se répercute aussi bien sur le prix que sur la qualité des produits et services. Certaines entreprises évoluent dans des marchés où la demande change lentement et où les prix représentent un facteur plus déterminant que la diversification des produits. James (1993, p. 419) se demande avec raison si les nouvelles formes de concurrence ne feront pas disparaître l'avantage concurrentiel de ces entreprises. Il est donc utile d'établir une distinction entre les marchés à créneaux et les marchés de produits standardisés. C'est surtout dans les marchés à créneaux que la qualité compte plus que le prix (Perez, 1994). Dans le cas des produits stan-dardisés de masse, la livraison et le prix resteront probablement des facteurs d'importance.

Les sociétés transnationales doivent conquérir une part croissante du marché mondial afin d'amortir leurs coûts de production fixes dans un délai plus court (utilisation de produits plus courte). Pour faire face à la concurrence mondiale, elles procèdent à la rationalisation et sous-traitent à l'étranger, forment des alliances stratégiques pour répartir les coûts élevés de recherche-développement (R-D), font de la publicité à l'échelle mondiale, fusionnent et font des acquisitions. Les sociétés adoptent ces nouvelles stratégies pour se donner un avantage concurrentiel mondial, réaliser de plus grandes économies d'échelle dans la création de nouvelles technologies et réduire les risques et l'incertitude qui pèsent sur leurs parts du marché.

Politiques de libéralisation du commerce et des investissements

L'accord de l'Uruguay Round, ratifié par de nombreux pays, a donné lieu à une réduction successive des tarifs moyens dans tous les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et dans beaucoup de nouveaux pays industrialisés. Dans le cadre de l'Uruguay Round, pour la première fois, les négociations commerciales multilatérales portaient également sur les opérations bancaires et les services financiers. Les pays industrialisés, notamment les États-Unis et le Royaume-Uni, réclament avec insistance la libéralisation du commerce des services bancaires dans un cadre multilatéral. On peut supposer que ces deux pays voudraient recouvrer une partie de leur compétitivité grâce à leur supériorité dans les services financiers (Akyüz, 1995). Lors de la première réunion ministérielle de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) tenue à Singapour en décembre 1996, on s'est entendu sur une réduction des tarifs pour les produits du secteur de la technologie de l'information et sur la négociation de la libéralisation des télécommunications. Enfin, dans le cadre de l'OCDE, on est en train de promouvoir la libéralisation de l'IED et on préconise l'adoption d'un code d'investissement international. D'autres instances internationales s'intéressent également à ces questions, notamment l'Organisation de coopération économique Asie-Pacifique (APEC), l'Accord de libreéchange nord-américain (ALENA) et l'Union européenne.

Cependant, les années 80 ont été marquées par un renforcement des obstacles non tarifaires dans le secteur agricole et dans les domaines de l'acier, de l'électronique, de la chaussure, du textile et du vêtement. Agosin et Tussie (1993, p. 1) font remarquer que pendant que les pays en développement se prononçaient officiellement en faveur du libre-échange, les gouvernements des pays industrialisés recouraient, dans les faits, à des obstacles non tarifaires pour gérer les importations des pays en développement. L'application croissante par les pays industrialisés de mesures antidumping contre les exportations des pays en développement témoigne d'une tendance évidente dans cette voie. Bien que, jusqu'à maintenant, cela n'ait pas retardé l'expansion du commerce mondial, il est possible que ces tendances protectionnistes aient des effets négatifs, et on ignore pour l'instant si ces effets seront compensés par les retombées positives d'une réduction des tarifs.

Les réformes économiques et la libéralisation des politiques du commerce et de l'investissement, mises en œuvre jusque dans les pays en développement, ont également contribué à accélérer le processus de mondialisation. La plupart des pays en développement ont aboli leurs politiques de remplacement des importations pour favoriser les exportations et l'ouverture. Des facteurs intérieurs et internationaux ne sont pas étrangers à ce virage. Parmi les facteurs intérieurs, citons la nécessité d'augmenter les exportations pour compenser la baisse de la demande intérieure, assumer le service de la dette et atténuer les contraintes imposées par la balance des paiements. Une étude menée par l'Université des Nations Unies (UNU) et l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques (Helleiner, 1995) révèle que, dans les années 80, la croissance des exportations est devenue un facteur prédominant de croissance industrielle dans de nombreux pays en développement, à savoir la Malaisie, le Mexique, la Turquie et peut-être également le Brésil et la Thaïlande. Dans la mesure où les pays en développement se sont tournés unilatéralement vers les exportations, on peut considérer qu'ils ont provoqué le processus de mondialisation, du moins sa phase actuelle. Les pays d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud-Est, axés depuis plus longtemps vers les exportations, sont ici davantage concernés que les nombreux pays d'Asie du Sud et de l'Amérique latine. Les facteurs internationaux comprennent tant le processus de mondialisation déjà amorcé — qui commandait l'ouverture des économies des pays en développement afin qu'ils puissent tirer parti des exportations et des rentrées d'IED visant à améliorer la technologie, la gestion et la compétitivité internationale — que les pressions exercées par les partenaires commerciaux bilatéraux, les bailleurs de fonds ou les organismes multilatéraux comme la Banque mondiale pour que soient instaurés des programmes d'ajustement structurel touchant notamment la libéralisation du commerce, des investissements et des services financiers. L'étude précitée de l'UNU et de l'Institut mondial pour le développement des recherches économiques montre comment l'IED a aidé des entreprises des pays en développement à surmonter les obstacles pour passer de la production intérieure à l'exportation.

Cependant, l'harmonisation des politiques intérieures n'est pas chose faite. Lors de la première réunion ministérielle de l'OMC, qui s'est tenue à Singapour en décembre 1996, les pays en développement (avec l'appui de l'Allemagne et du Royaume-Uni) ont exclu une telle harmonisation dans le cas des normes de l'environnement et du travail. Ces pays craignent que les pays industrialisés n'invoquent « la loyauté des échanges » comme prétexte pour renforcer le protectionnisme dans des secteurs où ils ne sont pas compétitifs à l'échelle internationale, par exemple la fabrication à fort coefficient de main-d'œuvre.

Caractéristiques non économiques

Perte de souveraineté nationale

Outre les transformations qu'elle implique sur le plan économique, la mondialisation modifie les structures sociales et politiques des sociétés ainsi que leur statut. Sur le plan politique, la mondialisation sape la souveraineté nationale et sonne le glas, comme certains le prétendent, de l'État-nation. On croit que dans l'économie mondiale, les sociétés transnationales ou mondiales deviendront toutes-puissantes. L'État ne jouera plus qu'un rôle amoindri, qui consistera à servir les intérêts de ces sociétés. Hirst et Thompson (1996, p. 176) font remarquer que la tâche de l'État-nation se compare à celle des municipalités, qui ont vocation, au sein de l'État, à fournir l'infrastructure et les biens publics dont les entreprises ont besoin, au coût le plus bas possible.

Il est indéniable que le rôle de l'État-nation évolue et qu'il s'affaiblit dans la mesure où des événements transfrontaliers influent sur les politiques monétaires et économiques nationales. De plus en plus, la concurrence mondiale est davantage régie par les forces du marché que par les gouvernements nationaux. Deux facteurs de taille ont contribué à limiter l'autonomie des gouvernements en matière de politiques : le flux transfrontalier rapide et sans précédent d'information et l'intégration mondiale des marchés financiers, dont il a déjà été question. Bien que ces phénomènes restreignent l'autonomie de tous les pays, les petites économies ouvertes sont plus vulnérables aux chocs extérieurs et risquent donc d'être frappées plus durement. Grâce à l'intégration mondiale des marchés financiers, il pourrait être plus facile pour le secteur privé de contourner les différentes restrictions imposées par les organismes monétaires internationaux.

Toutefois, si les forces de la mondialisation et de l'économie internationale érodent progressivement les pouvoirs incontestés de l'État, les ten-dances opposées que sont le nationalisme et les loyautés ethniques et locales s'amplifient (comme on a pu le constater en Bosnie, dans d'anciennes républiques de l'Union soviétique, au Rwanda et au Burundi). Dans l'Union européenne, des sentiments nationalistes se manifestent, retardant le développement des institutions supranationales en Europe. La mise en œuvre du Traité de Maastricht, la création de la monnaie européenne, la Banque centrale, etc. sont perçues par de nombreux pays membres, comme un empiètement inutile sur la souveraineté nationale. L'adoption du principe de « subsidiarité », en vertu duquel les décisions sont prises aux paliers national et local, là où elles peuvent être mises en œuvre le plus efficacement, avait pour but de calmer ces élans nationalistes et locaux.

Standardisation des valeurs et des cultures

La nouvelle technologie de l'information et les progrès réalisés dans le domaine des télécommunications viennent oblitérer le caractère hétérogène des modes de vie nationaux, des valeurs sociales et économiques et même des cultures (par exemple l'engouement des consommateurs pour le prêtà-manger, comme en témoigne l'omniprésence des McDonald et de Coca-Cola, ainsi que pour les films et les feuilletons télévisés américains). La promotion à l'échelle mondiale de la consommation à outrance par la commercialisation, les médias et la publicité est souvent perçue comme le prix à payer pour la concurrence mondiale et la recherche de marchés mondiaux.

Ces phénomènes semblent toucher surtout les classes moyennes en expansion dans la plupart des pays. À quelques exceptions près, les biens désignés sous le nom de « produits mondiaux » sont généralement inaccessibles aux pauvres.

Les multiples dimensions de la mondialisation, que nous venons d'aborder, peuvent apparaître simultanément ou de façon séquentielle. Par exemple, l'expansion des exportations et de l'investissement étranger peuvent aller de pair, comme ce fut le cas récemment en Chine. Nous tenterons maintenant de cerner les différentes forces qui, à notre avis, sont à la source du processus de la mondialisation.

Par souci de cohérence, le présent ouvrage se limite aux aspects économiques de la mondialisation. Cependant, nous ne sous-estimons nullement le bien-fondé et l'importance des répercussions non économiques et culturelles de ce phénomène. Dans le présent volume, la mondialisation est analysée en fonction de caractéristiques comme la croissance des exportations et de l'investissement étranger direct de même qu'en fonction des politiques de libéralisation du commerce et de l'investissement dans les pays en développement. Le présent document traite surtout de l'incidence de la mondialisation sur les pays en développement plutôt que sur les pays industrialisés. Pour examiner les variations dans le degré d'intégration mondiale des pays en développement, nous avons adopté une approche régionale plutôt que nationale.

Le monde a beaucoup changé au cours des 30 dernières années. Afin de répartir équitablement les fruits de la mondialisation, il est donc capital d'assujettir à de nouvelles règles les modes d'adaptation institutionnels et structurels à la nouvelle phase de la mondialisation et à la gestion de l'économie mondiale (chapitre 1). Les auteurs de cette étude sont d'avis que les forces de la mondialisation peuvent engendrer des difficultés sociales et économiques en aggravant la pauvreté et l'inégalité des revenus, si elles s'exercent en toute liberté (chapitres 1 et 3).

Moteurs de la mondialisation

Les sept caractéristiques et courants qui expliquent la mondialisation s'opposent et se complètent à la fois. Certains estiment que la libéralisation unilatérale des échanges, de l'investissement et des marchés financiers par les pays en développement a contribué dans une grande mesure à accélérer la mondialisation. En d'autres termes, ce phénomène est considéré comme endogène. Pour d'autres, le rythme sans précédent des changements technologiques et le foisonnement des nouvelles technologies de l'information et des télécommunications représentent des facteurs exogènes de la mondialisation. Il est difficile de bien cerner les différentes forces en présence, mais il est juste de dire que les facteurs endogènes et exogènes ont tous deux un rôle à jouer et qu'ils exercent une influence réciproque.

Nous pensons que la mondialisation résulte de l'interaction du commerce, de l'IED, de la technologie et des politiques (les politiques de libéralisation, en particulier dans les pays en développement). À elle seule, la croissance du commerce ne suscite pas une intégration fonctionnelle aussi grande que l'IED et la technologie de l'information. Depuis la réduction des obstacles tarifaires, obtenue à la suite de plusieurs séries de négociations du GATT, l'IED a cessé d'être un stratagème pour contourner les tarifs et apparaît davantage comme un moyen de stimuler le commerce. Les opérations des sociétés transnationales en Chine et dans le reste de l'Asie de l'Est confirment cette hypothèse. Bhagwati (1978) soutient que les pays orientés vers les exportations attirent plus d'IED que les autres puisqu'ils desservent de plus grands marchés régionaux et internationaux. Une étude transversale (Balasubramanyam et al., 1996) fournit certaines données empiriques à l'appui de cette hypothèse.

La phase actuelle de la mondialisation résulte des changements technologiques et des innovations organisationnelles, tels les systèmes de production souples (pour une analyse des liens entre les deux, voir James et Bhalla, 1993). Les nouvelles technologies de l'information et des télécommunications rétrécissent le monde et permettent l'intégration fonctionnelle des stratégies transnationales de production, de commercialisation, d'impartition, etc. L'intensification des échanges intra-entreprises témoigne de ce phénomène.

S'il est clair que la libéralisation du commerce et de l'investissement est l'une des forces motrices de la phase actuelle de la mondialisation, particulièrement dans les pays en développement, on ignore en fait si cette libéralisation est la cause ou l'effet de la mondialisation. Si l'on retient la thèse de la cause, avancée par Albert Berry (University of Toronto) on peut alors soutenir que le processus est endogène à un pays particulier, qui peut, en principe, régir le rythme de la mondialisation. Cependant, comme la plu-part des pays ont libéralisé et ouvert leur économie, il est probable que les pays qui décideraient d'adopter des mesures de remplacement des importations s'exposeraient à des risques (voir le chapitre 4 pour une analyse de cette question). La convergence devient donc inévitable.

Incidence de la mondialisation

Dans le présent ouvrage, nous étudierons les répercussions de la mondialisation sur la croissance, la productivité et l'emploi, et insisterons tout particulièrement sur ses effets sur la pauvreté et les inégalités. En effet, la plupart des études portant sur la mondialisation s'intéressent aux répercussions de la mondialisation sur la croissance, mais très peu concernent ses effets sur la pauvreté et les inégalités, sujets qui revêtent pourtant un intérêt de premier plan, tant pour les pays industrialisés que pour les pays en développement. La libéralisation économique étant vue comme un moyen d'améliorer l'efficience des marchés et d'accélérer la croissance économique, on considère que les effets de la mondialisation sont en général bénéfiques. Nous montrerons ici qu'il n'en a pas été ainsi dans les années 80 et au début des années 90 et que l'intégration de l'économie mondiale comporte des inconvénients dont il faut également tenir compte. La mondialisation peut aggraver les disparités de développement qui existent à l'intérieur des pays, entre les pays et entre les régions, particulièrement entre les manœuvres à faible revenu des pays en développement et les producteurs hautement spécialisés des pays industrialisés.

Les coûts de la mondialisation peuvent prendre plusieurs formes. À l'échelle planétaire, la mondialisation peut élargir l'écart de revenus et de capacité technologique qui existe entre les pays, car tous ne sont pas également préparés ou équipés pour tirer profit de l'intégration mondiale. De plus, la conjoncture de la fin des années 70 et du début des années 80 (avant que ne s'amorce la dernière phase de la mondialisation) n'a pas été favorable au même degré dans tous les pays. Dans les pays industrialisés, le processus de la mondialisation, allié à l'émergence d'une société fondée sur le savoir et l'information, risque d'élargir l'écart entre les membres de la société qui possèdent des compétences particulières et ceux qui en sont dépourvus, exacerbant l'inégalité des salaires et des revenus. Dans les pays en développement, les inégalités de salaires et de revenus risquent aussi de s'accentuer (voir chapitres 3 et 4). Seuls les secteurs industriels modernes de ces pays sont susceptibles de bien s'intégrer à l'économie mondiale.

Ces coûts sociaux doivent être pondérés en fonction des avantages d'une croissance et d'une productivité accrues. Comme le montrent plusieurs chapitres du présent ouvrage, ces coûts risquent d'être élevés. On se demande toutefois si l'inégalité croissante des salaires et des revenus au cours des années 80 (particulièrement en Asie du Sud et en Amérique latine) est attribuable à la mondialisation ou aux politiques intérieures qu'avaient adoptées les pays en développement.

Structure de l'étude

Le présent ouvrage se divise en huit chapitres. Les deux premiers sont consacrés à une analyse des concepts. Les chapitres 3 à 6 portent sur la situation économique, au cours des années 80 et 90, dans quatre régions : i) l'Asie du Sud, ii) l'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est, iii) l'Amérique latine, iv) l'Afrique. Le chapitre 7 donne un aperçu régional de l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, les inégalités et l'emploi. Le dernier chapitre présente des secteurs précis où il faut mener des recherches supplémentaires avant de pouvoir tirer des conclusions concernant l'incidence négative ou positive de la mondialisation et de l'autoroute de l'information.

Dans le premier chapitre, l'auteur examine la mondialisation sous l'angle de la contribution croissante des exportations et des investissements étrangers au PIB, d'un point de vue historique. Il y montre que même si le processus s'est accéléré et est devenu plus complexe depuis les années 80, il a commencé beaucoup plus tôt. L'auteur s'intéresse aux avantages et aux coûts associés au processus de mondialisation et détermine les gagnants et les perdants. Il expose également les politiques à adopter pour minimiser les coûts.

Pour mesurer l'influence de la technologie de l'information sur les modèles d'intégration mondiale, l'auteur du deuxième chapitre se penche sur les mécanismes d'influence technologique issus du commerce et de l'investissement étranger. Il analyse trois principaux types de technologies : i) la technologie informatique dans la production industrielle, à savoir la conception assistée par ordinateur et l'avènement des machines-outils commandées par ordinateur ; ii) l'infrastructure des télécommunications ; iii) les technologies de communication électronique, c'est-à-dire Internet et le courrier électronique. Compte tenu de ces renseignements, l'auteur établit une taxonomie qui regroupe différentes formes de technologies, les mécanismes d'influence et les entreprises dans les pays en développement qui sont susceptibles de sortir gagnantes ou perdantes du processus d'intégration mondiale.

Les chapitres 3 à 6, qui portent sur les régions, traitent des problèmes de croissance et de productivité, des inégalités et de la création d'emplois pendant le processus de mondialisation des années 80 et 90. Le chapitre 7 donne un aperçu régional, s'inspirant en partie des chapitres régionaux précédents. On y fait remarquer que la croissance a été lente dans toutes les régions, sauf en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, et que la pauvreté et les inégalités dans les revenus se sont accentuées partout sauf dans ces deux régions. La situation de l'emploi est moins nette. L'emploi a connu une croissance en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est, mais rien ne prouve qu'il a augmenté en Amérique latine dans les années 80 et 90. Dans cette région, tout comme en Afrique, les emplois deviennent précaires en période de récession économique grave. En général, l'emploi a connu une croissance plus forte dans les économies où la croissance économique a été rapide.

La question de la répartition des emplois entre le Nord et le Sud en période de mondialisation est également abordée brièvement au chapitre 7. Malgré les ouvrages de plus en plus nombreux sur le sujet, on n'a pas réussi à déterminer si la hausse du chômage chez les travailleurs non spécialisés procède de la libéralisation du commerce ou des progrès technologiques. Les explications partielles qui font état d'une cause unique sont trompeuses. Rien ne prouve avec certitude que l'un ou l'autre de ces phénomènes soit à l'origine de la disparition des emplois. L'expérience de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est montre que l'absorption rapide de la technologie de l'information peut contribuer à accroître l'emploi tout comme la compétitivité en situation de croissance économique rapide. Ainsi, le chômage chez les travailleurs non spécialisés du Nord serait davantage imputable à la lenteur de la croissance et à l'absence de demande qu'à la libérisation du commerce ou à la technologie.

Les politiques et les mesures qu'il y aurait lieu d'adopter à l'échelle internationale pour gérer la mondialisation sont examinées aux chapitres 3 à 7. Compte tenu du contexte, il se peut que les échanges commerciaux gérés se révèlent plus bénéfiques que le libre-échange. Le chapitre 3, portant sur l'Amérique latine, montre que la libéralisation intégrale du commerce, accompagnée d'une surévaluation de la monnaie (en raison de pointes dans les entrées de capitaux), peut être nuisible au secteur des petites et moyennes entreprises qui emploient une forte proportion de la population active. Une gestion judicieuse du commerce et des flux de capitaux est donc nécessaire pour éliminer les effets pernicieux de la mondialisation.

Les chapitres 4 et 5 soulignent l'importance d'incitatifs adéquats ainsi que d'infrastructures et de ressources humaines appropriées pour une intégration bénéfique dans l'économie mondiale. L'expérience de l'Asie de l'Est, où ces aspects ont été pris en considération et ont été conjugués à une saine gestion, est éloquente, tout comme les expériences de l'Asie du Sud et de l'Afrique, où l'on a pas tenu compte de ces facteurs.

Enfin, le chapitre 8 présente les secteurs où des recherches et une analyse stratégique supplémentaires sont requises concernant l'incidence de la mondialisation et de la technologie de l'information sur la croissance, l'emploi et la répartition du revenu. Il faudra d'abord examiner les raisons pour lesquelles la mondialisation ne se traduit pas par une croissance plus rapide dans les pays industrialisés et la plupart des pays en développement, exception faite de l'Asie de l'Est et de l'Asie du Sud-Est. Deuxièmement, il faut se demander quelle est l'incidence précise de la mondialisation sur les inégalités entre les pays et à l'intérieur des pays. Troisièmement, il faut évaluer les effets de la mondialisation sur les secteurs non commerciaux ainsi que sur les petites et moyennes entreprises. Il convient de se demander, par exemple, si ces entreprises sont compétitives au plan international et de déterminer le type de petites entreprises qui se sont révélées les plus vulnérables aux poussées d'importations provoquées par la mondialisation au cours des années 80 et 90. Quatrièmement, il faut se pencher sérieusement sur la relation qui existe entre la mondialisation, d'une part, et la nature et l'emplacement des innovations, d'autre part. Par exemple, la mondialisation de la production s'accompagne-t-elle de la mondialisation de la technologie ? Enfin, le rôle des gouvernements en matière de mondialisation est un autre secteur qui mérite des recherches supplémentaires.

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Chapitre 1
Mondialisation : Menace ou bienfait ?

Paul Streeten

La mondialisation transforme le commerce, les finances, l'emploi, la migration, la technologie, les communications, l'environnement, les systèmes sociaux, les modes de vie, les cultures et les modèles de gestion. La technologie et la mondialisation se renforcent mutuellement. Le processus de mondialisation n'est pas entièrement nouveau, en revanche le contexte dans lequel il s'inscrit, de même que certaines de ses caractéristiques et la technologie connexe le sont. L'interdépendance internationale s'accroît tout comme une certaine intégration mondiale, dans certaines régions. Dans d'autres parties du globe, cependant, ce processus entraîne une désintégration et une fragmentation. La mondialisation est-elle une menace ou un bienfait pour l'humanité ? Les marchés doivent être encadrés si l'on veut stimuler leur énergie productive et les mettre au service du développement durable de la société et de l'environnement. L'affaiblissement des gouvernements nationaux et l'élargissement à l'échelle mondiale des marchés libres et des innovations technologiques sans contre-pouvoirs pour les réglementer et introduire le principe de responsabilité sont deux facteurs qui ont contribué à marginaliser de grandes régions et d'importants groupes humains. Cette situation explique en partie la hausse du chômage, de la pauvreté, des inégalités et de l'aliénation. La criminalité, la toxicomanie, le terrorisme, la violence, les guerres civiles, les maladies et la destruction de l'environnement prennent des proportions planétaires. Dans la lutte que se livrent les concurrents internationaux, le capital, la technologie et les compétences supérieures prennent le pas sur les facteurs dont on peut le plus facilement se passer, c'est-à-dire la main-d'œuvre non spécialisée et l'environnement. Les entreprises réduisent leurs coûts; les travailleurs et la nature en subissent les conséquences. Le présent chapitre aborde les répercussions de ces ten-dances sur le mouvement international des idées, de la technologie, des entreprises (petites et grandes, nationales et multinationales, publiques et privées), de l'argent et des gens.

La première section porte sur les notions d'intégration et d'interdépen-dance entre les nations. On y analyse brièvement les principales dimensions de la mondialisation, à savoir le commerce, les flux financiers à l'échelle internationale, la technologie et les sociétés transnationales, ainsi que la convergence internationale des salaires réels. La deuxième section traite des aspects bénéfiques et des aspects pernicieux de la mondialisation ; on y examine notamment l'incidence de la mondialisation sur la croissance et la productivité, le chômage, la répartition du revenu, la technologie et les institutions. La troisième section porte sur le rôle du gouvernement face à la mondialisation. On s'attend généralement à ce que la mondialisation érode peu à peu la sphère de responsabilité des gouvernements. Selon nous, la mondialisation suppose au contraire un plus grand rôle de l'État. La quatrième section présente les dangers du laisser-faire. Nous montrerons que les ajustements au libre-échange et à la mondialisation sont coûteux et ne sont pas toujours souhaitables. Dans la dernière section, nous abordons les répercussions de la mondialisation sur la recherche et l'analyse ainsi que sur les mesures internationales à prendre.

Intégration et interdépendance

Partout, on lit que l'intégration mondiale se fait rapidement à cause des échanges commerciaux de plus en plus nombreux et de la circulation croissante du capital, de l'argent, de l'investissement direct, de la technologie, des personnes, de l'information et des idées entre les pays. L'intégration internationale suppose que des pays distincts adoptent des politiques comme s'ils constituaient une seule entité politique. On détermine souvent le degré d'intégration en comparant les taux d'intérêt, les cours de la bourse ou les prix des biens dans différents marchés. Cependant, la notion d'intégration peut revêtir une connotation positive. Bien qu'on puisse s'opposer à une uniformisation imposée et bien que la désintégration d'un système nuisible puisse être souhaitable, il est habituellement mal vu de prôner la « désintégration ». Pourtant, il est possible de définir l'intégration en se fondant sur certaines valeurs ou en en faisant abstraction. Les valeurs sous-jacentes pourraient être, par exemple, que tous les membres de la région intégrée soient traités équitablement, en ce qui concerne certains droits comme l'accès à la justice, à l'emploi, au commerce, au crédit, au capital et à la migration, ou certaines réalisations telles qu'un niveau de vie minimum ou des services d'éducation et de santé de qualité. Envisagée sous cet angle, l'intégration sous-entend donc l'égalisation des impôts communs et des services sociaux. Si nous négligeons ces valeurs et nous contentons de définir l'intégration sous l'aspect de l'égalité des possibilités économiques, quel que soit le degré d'inégalité initial de la richesse des membres de la région intégrée, on peut alors affirmer que le monde était bien plus intégré à la fin du XIXe siècle qu'il ne l'est maintenant1. Les obstacles tarifaires dans les pays autres que le Royaume-Uni étaient plus élevés à cette époque qu'ils ne le sont maintenant (20 p. 100 à 40 p. 100 alors, contre 5 p. 100 en 1990), les obstacles non tarifaires étaient beaucoup moins nombreux ; le capital et l'argent circulaient plus librement en vertu de l'étalon-or (c'est-à-dire sans l'effet dissuasif des taux de change variables) ; les gens circulaient aussi beaucoup plus librement ; enfin, on avait rarement besoin de passeports et la citoyenneté était accordée facilement. De nos jours, la migration internationale est rigoureusement contrôlée. Entre 1881 et 1890, le taux annuel moyen d'immigration aux États-Unis était de 9,2 p. 1 000, atteignant plus de 10 p. 1 000 dans la première décennie du XXe siècle. Cent ans plus tard, entre 1981 et 1990, il n'était plus que de 3,1 p. 1 000 Américains (États-Unis, 1991, p. 9, 54).

Les quatre fonctions inhérentes à un système international intégré visant le développement sont aujourd'hui fragmentées (Streeten, 1989). Ces quatre fonctions sont : i) la création d'excédent des transactions courantes par le centre ; ii) la conversion de ces excédents en prêts ou en investissements par les institutions financières ; iii) la production et la vente de biens d'équipement et de technologies les plus récents ; iv) la puissance militaire nécessaire pour maintenir la paix et faire exécuter les contrats. Avant 1914, ces fonctions étaient exercées par la puissance dominante, qui était alors la

1 Les critiques tendent à discréditer les analyses actuelles concernant la mondialisation du fait qu'elles ne sont pas fondées sur une étude des faits historiques.

Grande-Bretagne. La période comprise entre 1918 et 1939 se caractérise par l'absence d'ordre international, la Grande-Bretagne n'étant plus en mesure d'assurer cette tâche et les États-Unis pas encore disposés à prendre la relève. Pendant le quart de siècle qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale, les ÉtatsUnis ont assumé ce rôle, mais à l'heure actuelle le chaos a repris ses droits et la coordination est absente de notre monde. Les obstacles non tarifaires au commerce imposés par les pays de l'OCDE et les restrictions qui pèsent sur la migration internationale empêchent une mondialisation complète. Il en découle une situation caractérisée par la déflation, le chômage et une croissance lente ou négative dans de nombreux pays du Sud.

De 1870 à 1914, le monde était intégré sans qu'on ne l'ait voulu. En imposant moins d'objectifs dans les politiques gouvernementales et en acceptant ce qui, rétrospectivement, semblait des contraintes irrationnelles, telles que l'étalon-or et, par la suite, les taux de change fixes, l'impossibilité d'adopter des politiques monétaires expansionnistes et la nécessité d'équilibrer les budgets, différents pays étaient intégrés dans une seule économie mondiale, dominée par une puissance, la Grande-Bretagne. Les politiques intérieures étaient sérieusement limitées à cause de la nécessité d'adhérer à l'étalon-or. Cependant, l'intégration ne constituait en rien une garantie de paix. Elle n'a pas empêché la Première Guerre mondiale. De nos jours, ce sont les activités des multinationales et des banques qui imposent des limites aux politiques nationales.

Plus tard, de nombreux objectifs stratégiques vinrent s'ajouter aux obligations de l'État-gendarme, notamment : le plein emploi, la croissance économique, la stabilité des prix, le maintien des salaires, la réduction des inégalités dans la répartition des revenus, l'équilibre régional, la protection de l'environnement, une augmentation des occasions offertes aux femmes et aux minorités, etc. Le refus de contraintes touchant les politiques (comme les taux de change fixes) et le rejet des limites touchant les politiques monétaires et financières discrétionnaires ont donné lieu à une plus grande intégration des économies nationales en permettant l'adoption de politiques orientées vers le plein emploi et l'État-providence. Mais cela a aussi conduit à une désintégration internationale, qui cadre toutefois parfaitement avec un niveau élevé d'interdépendance internationale. En effet, l'interdépendance existe lorsqu'un pays peut faire du tort à d'autres pays en prenant unilatéralement des mesures comme le protectionnisme compétitif, la dévaluation et la déflation, ou en polluant l'air ou les mers au-delà de ses frontières nationales. Une guerre nucléaire constituerait la forme ultime de l'inter-dépendance qui peut résulter de la désintégration internationale. De nos jours, les forces du marché mondial peuvent susciter des conflits entre les États, ce qui contribue à la désintégration internationale et affaiblit la gestion.

L'interdépendance se mesure par le coût d'une séparation. Plus le coût est élevé pour un pays, plus ce pays est dépendant. Si un petit pays profite plus de la répartition internationale du travail qu'un grand pays, sa dépendance est plus grande. Si les deux parties à une transaction subissaient des coûts élevés en rompant leurs liens économiques, il y aurait alors interdépendance.

Il est tout à fait possible d'établir des relations internationales soutenues et en croissance rapide sans qu'il y ait un degré élevé d'interdépendance, par exemple lorsqu'on peut mettre fin à la relation sans conséquences fâcheuses pour les parties. Par exemple, il pourrait y avoir croissance rapide et importante du commerce de modèles de voitures sport légèrement différentes, produites à des coûts semblables, mais peu de privations ou de pertes découleraient de la substitution des modèles produits au pays à des modèles importés. L'indice d'interdépendance serait alors l'excédent des consommateurs et celui des producteurs, et non le volume, la valeur ou le taux de croissance du commerce international.

L'« interdépendance » désigne quelque chose de légèrement différent lorsque la « dépendance » s'applique uniquement à l'« influence d'un autre », sans que le maintien de la relation ne comporte d'avantages ou que la séparation ne comporte de coûts. Dans ce sens atténué, il peut y avoir inter-dépendance même si les coûts de la séparation sont faibles ou négatifs. Cependant, cet aspect n'est pas utile à l'objet du présent chapitre.

Commerce

Le commerce international constitue souvent un indicateur de l'interdépendance. Sa valeur élevée et sa croissance rapide, sauf pour quelques épisodes stationnaires, en témoignent de façon éloquente. De 1820 à 1992, la population du monde a quintuplé, le revenu par habitant a été multiplié par huit, le revenu mondial par 40 et le commerce mondial par 540 (Streeten, 1989 ; Maddison, 1995 ; Wade, 1996a). Cependant, il convient d'apporter trois précisions.

Premièrement, si l'on considère la contribution du commerce international au revenu national, la croissance rapide observée au cours des décennies de l'après-guerre peut apparaître comme un retour aux valeurs d'avant 1914, après les interruptions provoquées par les deux guerres mondiales, la Crise de 1929 et le protectionnisme élevé. Au niveau mondial, la part des exportations dans le PIB est passée de 6 p. 100 en 1950 à 16 p. 100 en 1992. Pour les pays industrialisés, ces proportions s'établissaient à 12 p. 100 en 1973 et à 17 p. 100 en 1992, tandis que pour les 16 grands pays industriels, elles représentaient 18,2 p. 100 en 1900 et 21,2 p. 100 en 1913 (Maizels, 1963 ; Bairoch, 1993 ; Nayyar, 1995). Cette hausse était en grande partie attribuable à une réduction spectaculaire des frais de transport. Dans les différents pays, les proportions sont très semblables2.

La contribution totale du commerce au PIB est cependant trompeuse. Au cours des décennies d'après-guerre, la part des services dans le PIB, y compris les services gouvernementaux, a connu une hausse énorme. Beaucoup de ces services ne sont pas exportables, ou ne l'étaient pas jusqu'à tout récemment. Si on prenait uniquement le rapport du commerce international à la production de biens, on constaterait une augmentation importante non seulement par rapport à l'entre-deux-guerres, mais également en comparaison avec la période précédant 1913.

Deuxièmement, les pays en développement ont été peu nombreux à profiter de l'augmentation des échanges commerciaux (et de la hausse de l'investissement étranger, qui est surtout concentré en Asie de l'Est, au Brésil, au Mexique et maintenant en Chine). On en compte une dizaine environ, quoique leur nombre tende à augmenter. Jusqu'à présent, les nombreuses populations pauvres du sous-continent indien et de l'Afrique subsaharienne n'ont guère bénéficié de la croissance du commerce et de l'investissement international. En fait, la circulation mondiale des biens, des services, de l'investissement direct et des finances concerne surtout l'Amérique du Nord, l'Europe et le Japon. Le groupe des pays les moins avancés ne comptait que pour 0,1 p. 100 des rentrées d'investissement à l'échelle internationale et 0,7 p. 100 des rentrées d'investissement dans tous les pays en développement. L'Afrique a été particulièrement négligée (OCDE, 1992, p. 233).

Troisièmement, comme nous l'avons déjà mentionné, ni le volume, ni la valeur, ni le taux de croissance du commerce ne devraient servir d'indicateurs de l'interdépendance économique, mais plutôt les dommages qui pourraient résulter de son élimination, c'est-à-dire l'excédent des consommateurs et celui des producteurs. Ces excédents sont difficiles à mesurer. Cependant, nous savons que les biens échangés sont relativement semblables et pourraient être facilement remplacés par des produits de fabrication intérieure sans que les acheteurs n'aient à subir de pertes importantes ou une augmentation substantielle des coûts.

2 Cette contribution accrue du commerce au PIB s'est produite malgré une hausse générale de la protection tarifaire entre 1870 et 1913. Elle n'est donc pas le fruit de la libéralisation du commerce. Pendant le processus de mondialisation d'avant 1913, le rôle de l'État avait pris de l'ampleur au lieu de s'atténuer (voir Bairoch et Kozul-Wright, 1996, p. 113).

Par ailleurs, un petit volume d'échanges commerciaux, qui connaît une croissance lente, pourrait avoir beaucoup d'importance et occasionner des pertes importantes s'il était interrompu. Comme le maillon d'une chaîne de bicyclette, ces échanges pourraient jouer un rôle majeur dans le fonctionnement du système. Les États-Unis, par exemple, dépendent beaucoup de très faibles importations de manganèse, d'étain et de chrome. Avant la Première Guerre mondiale, le commerce prenait surtout la forme d'un échange de matières premières contre des produits manufacturés, pour lequel les excédents des consommateurs et des producteurs sont importants. Aujourd'hui, le commerce de produits manufacturés à l'intérieur des industries, voire des entreprises, constitue la majeure partie du commerce, et les excédents sont beaucoup plus faibles.

Selon certaines définitions, le processus de mondialisation désigne une ouverture ou une libéralisation du commerce. Au cours de la dernière décennie, on a constaté qu'une telle libéralisation s'était surtout produite, d'une part, dans les anciens pays socialistes qui ont renoncé à la planification centrale pour s'intégrer à l'économie mondiale et, d'autre part, dans les pays en développement qui ont abandonné l'industrialisation fondée sur le remplacement des importations pour se tourner vers l'exportation et vers le démantèlement partiel de leur appareil gouvernemental. Ces changements n'ont pas été apportés librement, mais constituent plutôt une réaction aux forces mondiales, d'une part, et aux pressions exercées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international dans le cadre de leurs programmes de stabilisation et d'adaptation structurelle, d'autre part. Ils s'inscrivent également dans le courant de pensée des pays riches, selon lequel il convient de réduire le rôle de l'État et d'espérer tirer profit des avantages de la mondialisation.

Par ailleurs, certains pays de l'OCDE ont imposé de nouveaux obstacles non tarifaires tels que la restriction volontaire des exportations, des mesures de protection, notamment des mesures antidumping, et des subventions spécifiques à l'exportation de produits et de services qui font concurrence aux importations. L'Arrangement multifibres et la Politique agricole commune de l'Union européenne sont des mécanismes protectionnistes flagrants. D'autres obstacles ont été érigés dans les secteurs de l'acier, de l'électronique et de la chaussure.

Bien sûr, le commerce n'est qu'une des nombreuses manifestations de l'interdépendance économique, et ce n'est pas la plus importante. Parmi les autres, on trouve la circulation des facteurs de production, du capital, de la technologie, des différents types de main-d'œuvre et des devises entre les pays. Ces facteurs sont analysés ci-dessous.

Flux financiers à l'échelle internationale

Les flux financiers mondiaux ont beaucoup augmenté et leur valeur se chiffre à environ 1 billion de dollars par jour. Il s'agit ici d'un rapport des opérations sur devises au commerce mondial d'environ 70 pour 1, qui équivaut aux réserves mondiales officielles d'or et de devises. En 1971, environ 90 p. 100 de toutes les opérations sur devises visaient le financement du commerce et de l'investissement à long terme et seulement 10 p. 100 étaient spéculatives. Aujourd'hui, ces pourcentages sont inversés : plus de 90 p. 100 des transactions sont spéculatives (Eatwell, 1995, p. 277). La croissance spectaculaire de ces échanges résulte de l'effondrement du système de taux de change fixe de Bretton-Woods en 1973, de la déréglementation et de la libéralisation des flux de capitaux, ainsi que des occasions de spéculation sur les taux de change variables auxquelles ces mesures ont donné lieu.

Étant donné que le marché international de capitaux fonctionne jour et nuit, on craint que le système financier international ne soit devenu instable. Cependant, les difficultés rencontrées récemment témoignent non pas de la faiblesse, mais bien de la solidité du système financier international. Les effets de différentes crises, notamment celle de l'endettement en Amérique latine, le fiasco des institutions d'épargne aux États-Unis, le scandale de la BCCI, le Mexique, Barings et Daiwa, ont été circonscrits. Bien des gens ont subi des pertes, y compris les contribuables, mais il s'agissait surtout des habitants de la région touchée ; le reste du monde a été épargné, et le système ne s'est pas écroulé. Évidemment, cela ne signifie pas qu'il est à toute épreuve.

La mondialisation des flux financiers, comme celle du commerce, est partielle. Les flux financiers vers les pays à faible revenu sont quasi inexistants et, même si les flux de financement privé vers les pays en développement à revenu moyen ont beaucoup augmenté, l'aide officielle au développement stagne (voir le tableau 1). La majorité des flux financiers concerne les pays de l'OCDE, et une partie de l'investissement étranger est orientée vers un petit groupe de pays en développement, notamment la Chine et des pays d'Amérique latine et d'Asie de l'Est. Ces flux entre pays de l'OCDE vont à l'encontre de la théorie néoclassique selon laquelle la circulation de capitaux devrait se faire des pays riches aux pays pauvres. En fait, les États-Unis, l'un des pays les plus riches, a attiré la plus grande partie des capitaux. Parmi les pays en développement, ce sont ceux qui disposent d'un capital humain substantiel et de bonnes politiques gouvernementales qui attirent les capitaux.

Tableau 1. Flux financiers à long terme dans les pays en développement (en milliards de dollars)

 

1987

1994

Mouvements nets de ressources globales à long terme

Flux privés

8,5

227,3

 

25,1

172,9

dont :

prêts nets

9,8

55,6

investissement étranger direct

14,6

77,9

investissement de portefeuille

0,8

39,5

Aide officielle au développement

43,4

54,4

dont :

subventions officielles

16,9

30,5

prêts nets officiels

26,4

23,9

Source : Banque mondiale (1995a, p. 214).

Eu égard à cette augmentation importante des flux financiers, il est étonnant de constater que, dans la plupart des pays, l'épargne et l'investissement intérieurs se suivent de plus près qu'avant 1914. Cela signifie que les flux nets sont beaucoup plus faibles que les flux bruts. Comme nous l'avons vu, on a cité bien des raisons pour expliquer ce paradoxe, notamment l'obstacle que peut constituer pour l'investissement réel à long terme la fluctuation des taux de change. Comme nous le verrons plus loin, la déréglementation et la libéralisation n'ont pas contribué à accélérer l'investissement ou la croissance pas plus qu'elles n'ont entraîné une hausse des niveaux d'emploi, une meilleure répartition des revenus ou une baisse des coûts d'emprunt. Elles ont également augmenté la volatilité des prix des éléments d'actif. Même si elles comportent certains avantages, elles donnent également lieu à un risque plus grand pour les investisseurs et le système financier. Dans les années 80, de nombreux gouvernements ont cherché à adopter des mesures de stabilisation pour faire face à l'inflation, à la crise de l'endettement et à l'adaptation structurelle. Dans les années 90, les problèmes associés aux bouleversements dans les mouvements de capitaux ont été plus pressants, mis en relief par la crise financière du Mexique en 1995. Du jour au lendemain, les gouvernements devaient se porter au secours de ces mêmes financiers qui avaient d'abord prôné les vertus des marchés libres. On peut donc se demander s'il faudrait reprendre le contrôle des marchés financiers.

Il est nécessaire de réglementer à nouveau et d'harmoniser la législation. Plus un pays est orienté vers la libre entreprise, plus la supervision officielle doit être stricte. La déréglementation s'est traduite par la hausse et la déstabilisation des taux d'intérêt, la fluctuation des taux de change, l'explosion et la chute des prix des biens immobiliers ainsi que la spéculation sur la valeur des actifs, les taux d'intérêt et les taux de change. Les risques de faillites commerciales sont élevés. Si nous voulons éviter d'avoir à renflouer nos institutions financières, il faut accompagner la déréglementation d'une supervision étroite et bien coordonnée.

Le système de Bretton-Woods reposait sur l'hypothèse selon laquelle la convertibilité de la monnaie, le commerce multilatéral et la stabilité des taux de change imposent des contraintes en matière de mobilité des capitaux. Si elle va trop loin, la libéralisation financière risque de porter atteinte à la libéralisation du commerce, qui est plus importante. Par exemple, un pays qui doit dévaluer sa monnaie parce que ses prix ont augmenté plus que les prix étrangers peut se trouver incapable de le faire en raison de rentrées de capitaux spéculatifs à court terme. En outre, des changements dans les flux de capitaux peuvent susciter de fortes fluctuations des taux de change, qui entravent le commerce.

Technologie

Outre l'interdépendance économique (commerce, finance, investissement direct), on assiste à des chocs technologiques dont l'effet se fait rapidement ressentir partout dans le monde. La transmission par satellite a rendu possible la communication instantanée entre les différentes régions du globe. Les progrès technologiques, tels que l'avion à réaction, le télex, la télévision par satellite, les porte-conteneurs, les superpétroliers et les superminéraliers, de même que les progrès techniques dans les domaines du transport, du voyage et, surtout, des communications et de l'information, ont rapetissé le monde. En réduisant le coût des communications, la technologie a contribué à mondialiser la production et les finances. À son tour, la mondialisation stimule les progrès technologiques en intensifiant la concurrence qui favorise ellemême l'avènement de nouvelles technologies. Les résultats de la mondialisation se font sentir à grande échelle grâce à l'investissement étranger direct (IED). Si l'on n'assiste pas encore à la fin de l'histoire, les frontières géographiques, elles, ont certainement moins d'importance. En outre, l'interaction de la technologie et de la mondialisation donne lieu à de nouveaux problèmes.

On entend beaucoup parler de la création d'un monde sans frontières et de la fin de l'État-nation. Certes, les satellites et Internet ont grandement accéléré la vitesse de transmission de données culturelles et informationnelles à l'échelle mondiale. Cependant, comme on peut le constater au regard du commerce et de l'investissement, de grandes régions du Sud pauvre sont laissées pour compte (les forces mondiales n'influent pas sur ceux qui pratiquent l'agriculture de subsistance) ou subissent les effets de remous de la mondialisation (pour de plus amples détails sur la technologie de l'information, voir les chapitres 2 et 3).

Sociétés transnationales

On dit que les sociétés transnationales constituent l'un des principaux moteurs de la mondialisation. Alors qu'à la fin du XIXe siècle, les principaux acteurs sur la scène internationale étaient les États — dominés par la GrandeBretagne jusqu'en 1913, puis par les États-Unis pendant le quart de siècle qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale —, les sociétés transnationales et les banques internationales se sont mises de la partie et, jusqu'à un certain point, les ont remplacés. Les 37 000 sociétés mères transnationales du monde et leurs 200 000 sociétés affiliées contrôlent 75 p. 100 du commerce mondial. Le tiers de ce commerce se fait à l'intérieur des entreprises (Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social, 1995, p. 27). Leurs actions sont fondées sur le profit. Par ailleurs, un très petit nombre de ces entreprises sont réellement transnationales ou même internationales (Shell et Unilever représentent des exceptions puisqu'elles sont incontestablement bi-nationales, hollandaises et britanniques). La plupart des autres sociétés qui font des affaires dans de nombreux pays sont considérées comme étant originaires du pays où se trouve leur siège social. Comme nous l'avons vu, la prédiction voulant que la souveraineté soit menacée et que l'État-nation disparaisse face aux sociétés transnationales de plus en plus grandes et puissantes était, comme les rumeurs de la mort de Mark Twain, légèrement exagérée. Bien des pays ont réussi à composer avec ces entreprises, à les réglementer et à les taxer.

Les sociétés transnationales ne sont pas aussi mondialisées que ce qu'on en dit. La plupart détiennent la majeure partie de leur actif et emploient la majorité de leurs employés dans leur pays d'origine, où s'effectue une large proportion de leur recherche-développement (R-D). En témoigne le fait que, pendant la seconde moitié des années 80, 89 p. 100 des brevets américains obtenus par 600 des plus grandes entreprises mondiales mentionnaient comme inventeur un résident du pays d'origine (Wade, 1996a). Les décisions stratégiques et les innovations viennent donc du pays d'origine. Cependant, la R-D pourrait bien s'étendre davantage à l'échelle mondiale grâce à la télématique ainsi qu'à la convergence de l'informatique et des technologies de communication et de contrôle.

Convergence des salaires réels

La convergence des salaires réels dans différents pays constitue un autre aspect de la mondialisation (voir Williamson, 1995). Depuis les années 50, l'écart entre les salaires américains et européens a diminué de façon marquée. De même, au cours de la seconde moitié de XIXe siècle, les salaires européens avaient rattrapé ceux de l'Amérique. En Europe, certains pays ont comblé l'écart avec la Grande-Bretagne, alors chef de file du continent. Williamson (1996a) soutient que ce rétrécissement est attribuable surtout à l'intégration économique (plutôt, par exemple, qu'à l'amélioration de l'éducation dans les pays à faible revenu). Grâce à la croissance du commerce international, les prix des produits échangés se sont rapprochés entre certains pays et le prix relatif des facteurs de production abondants (la terre en Amérique, la main-d'œuvre en Europe) a augmenté tandis que celui des facteurs de production rares (main-d'œuvre en Amérique, terre en Europe) a diminué. Une étude récente (O'Rourke et al., 1996) le confirme. L'émigration de l'Europe vers l'Amérique explique également l'augmentation des salaires en Europe et leur endiguement en Amérique.

Mobilité mondiale

Les points de vue sur les avantages et les coûts de la mobilité mondiale de différents éléments tels que les finances, la technologie, les idées et la main-d'œuvre diffèrent. Dans un passage souvent cité, Keynes écrit en substance que les idées, les connaissances, l'art, le tourisme, les voyages se prêtent naturellement à la mondialisation, tandis que les biens devraient être produits au pays dans toute la mesure du possible et, surtout, que les marchés financiers devraient conserver leur caractère national (Keynes, 1933 ; Collected Writings of John Maynard Keynes, 1982, p. 237). De nos jours, il est de meilleur ton de déplorer l'impérialisme culturel ou l'homogénéisation de la télévision et des médias et l'internationalisation de la culture de masse, et de tenter de confiner la culture aux connaissances, activités et produits locaux, tout en défendant par ailleurs le libre-échange des biens et des services. Les partisans du néolibéralisme préconisent le laisser-faire mais non la libre circulation des gens, craignant peut-être qu'elle ne contribue à accélérer la croissance démographique dans les pays d'émigration à faible revenu et, partant, qu'elle n'améliore pas le bien-être de la population. Ou peut-être redoutent-ils que la libre circulation des gens n'entrave les objectifs économiques (particulièrement en ce qui concerne le niveau et la répartition des revenus) ou encore les valeurs culturelles, la stabilité sociale ou la sécurité du pays qui reçoit les migrants.

Inégalité des avantages et des coûts de la mondialisation

La mondialisation a contribué à ouvrir des perspectives inespérées à certaines personnes, certains groupes et certains pays. Des indicateurs humains tels que l'alphabétisation, la fréquentation scolaire, la mortalité infantile et l'espérance de vie se sont beaucoup améliorés au cours des dernières décennies. Dans les pays à faible revenu et à revenu moyen, l'espérance de vie a augmenté, passant de 46 ans en 1960 à 63 ans en 1990 ; le taux de mortalité infantile, quant à lui, a chuté pendant la même période, passant de 149 à 71 pour 1 000 naissances vivantes ; le taux d'alphabétisation des adultes est passé de 46 p. 100 à 65 p. 100 ; enfin, le PIB réel par habitant a connu une hausse, passant de 950 $ à 2 170 $ (PNUD, 1993, p. 143). La guerre froide a pris fin et les perspectives de règlement pacifique d'anciens conflits se sont améliorées, tant en Asie occidentale, en Afrique du Sud qu'en Irlande du Nord. La démocratie s'est répandue dans le monde entier, remplaçant les régimes autocratiques. La mondialisation s'est révélée particulièrement profitable pour l'Asie, pour la production mondiale, pour les profits et pour les propriétaires de capital et de compétences très avancées (voir tableau 2).

Par ailleurs, la restructuration économique, la libéralisation, les changements technologiques et la concurrence féroce qui ont accompagné la mondialisation, aussi bien dans les marchés de produits que dans ceux de l'emploi, ont contribué à accroître l'appauvrissement, les inégalités,

Tableau 2. Bilan de la mondialisation (approximations)

Bénéfique pour :

Défavorable pour :

Le Japon, l'Europe, l'Amérique du Nord

Bien des pays en développement

L'Asie de l'Est et l'Asie du Sud-Est

L'Afrique (exceptions : Botswana, île Maurice)

La production

L'emploi

Les personnes ayant des actifs

Les personnes n'ayant pas d'actifs

Les profits

Les salaires

Les travailleurs hautement specializes

Les travailleurs peu spécialisés

Les personnes instruites

Les personnes sans instruction

Les professionnels, les cadres et les techniciens

Les ouvriers

Les personnes capables de s'adapter

Les personnes incapables de s'adapter

Les créanciers

Les débiteurs

Les personnes qui ne dépendent pas des services publics

Les personnes qui dépendent des services publics

Les grandes entreprises

Les petites enterprises

Les homes

Les femmes, les enfants

Les forts

Les faibles

Les personnes qui prennent des risques

La sécurité humaine

Les marchés mondiaux

Les collectivités locales

Les vendeurs de produits techniques de pointe

Les vendeurs de produits primaires et de produits manufacturés courants

l'insécurité au travail, l'affaiblissement des institutions et des systèmes de soutien social ainsi que l'érosion des identités et des valeurs établies. En réduisant les approvisionnements agricoles, la libéralisation et la protection amoindrie de l'agriculture ont entraîné une augmentation des prix des aliments (par rapport à ce qu'ils auraient été autrement), ce qui a durement touché les pays importateurs d'aliments. La mondialisation a été défavorable à la majeure partie de l'Afrique et à de nombreuses régions du monde pour ce qui est de l'emploi (voir plus loin la section sur le chômage), ainsi qu'aux pays qui ne disposent pas d'actifs ou dont la base de compétences est fixe et inadaptable. La concurrence internationale pour les marchés et les emplois a obligé les gouvernements à réduire les impôts et, par voie de conséquence, les services sociaux qui venaient en aide aux pauvres3 et à sabrer dans les services publics et les règlements qui protégeaient l'environnement.

De 1972 à 1986, pour l'ensemble des pays en développement, la part des dépenses sociales dans les dépenses totales du gouvernement a connu une baisse, passant de 35 p. 100 à 29 p. 100 et de 58 p. 100 à 56 p. 100 dans les pays industrialisés (Banque mondiale, 1988). De 1980 à 1993, les dépenses au titre de la santé sont passées de 4,5 p. 100 à 3 p. 100 aux Philippines et de 7,8 p. 100 à 5,4 p. 100 au Kenya (Banque mondiale, 1995c). En Amérique latine, malgré la relance des dépenses sociales en 1991, les dépenses par habitant au titre des services de santé et d'éducation étaient plus faibles qu'en 1980-1981 (BID, 1996, p. 47). La concurrence internationale a également obligé les gouvernements et les entreprises à rationaliser leurs opérations, à se restructurer et à entreprendre des réformes, et a imposé le recours à diverses mesures afin de maintenir de faibles coûts de main-d'œuvre4. Au cours des 25 années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, l'État-providence était à son apogée et on croyait que le gouvernement pouvait stimuler l'économie pour assurer le plein emploi, mais après le début des années 70, l'intégration internationale (partielle) a conduit à une désintégration nationale.

La part de la richesse mondiale que détiennent les pays en développement s'est amenuisée. Les données du PNUD sur la répartition mondiale de la richesse entre les pays industrialisés, les pays en développement,

3 Voir la section sur le gouvernement et les économies ouvertes où l'on suggère une relation positive entre la taille du gouvernement et l'indice du commerce. En outre, les dépenses sociales (l'éducation, la santé, etc.) ont connu une reprise en Amérique latine à partir de 1993 (voir BID, 1996). Cela pourrait être le fruit des pressions exercées pour compenser les effets négatifs de la mondialisation.

4 Il ne faut toutefois pas oublier que la rationalisation d'entreprises telles que AT&T, Nynex, Sears, Philip Morris et Delta Airlines ne peut être attribuée à la concurrence internationale. Les gens d'affaires ont tendance à blâmer les forces mondiales pour des gestes dont ils devraient être tenus responsables.

l'ancienne URSS et les pays d'Europe de l'Est (voir tableau 3) révèlent une inégalité croissante. De 1960 à 1994, la part détenue par les pays en développement, et particulièrement celle des anciens pays socialistes d'Europe centrale et d'Europe de l'Est, a diminué tandis que celle des pays industrialisés occidentaux a augmenté.

Si une amélioration des conditions de vie s'est fait sentir pour certains, elle s'accompagne, dans les pays pauvres, d'une aggravation de la pauvreté, de la malnutrition et de la maladie. Environ le tiers de la population des pays en développement et plus de la moitié de celle d'Afrique vivent dans une pauvreté absolue. En 1992, 6 millions d'enfants de moins de cinq ans sont morts de pneumonie ou de diarrhée ; 23 millions de gens sont classés comme réfugiés. La dissolution de l'ancien système des familles élargies, doublée d'une dépendance de plus en plus grande envers les forces du marché et du démantèlement des institutions d'État, a laissé sans ressource de nombreuses victimes de la concurrence.

La mondialisation et les progrès économiques qui l'accompagnent se sont produits inégalement dans l'espace et dans le temps. L'augmentation des revenus par habitant a été très différente d'un pays à l'autre et d'une région à l'autre, de telle sorte que les écarts entre les revenus ont augmenté. Les disparités dans les revenus entre pays riches et pays pauvres ont doublé au cours des 30 dernières années.

Cependant, il ne faut pas en conclure que les pays en développement auraient mieux fait de s'isoler du processus de mondialisation et de viser l'autarcie. Joan Robinson a déjà dit qu'une seule chose est pire que d'être exploité par les capitalistes, c'est de ne pas être exploité par eux. Il en va de même pour la mondialisation. Ceux qui sont dotés des compétences et des actifs nécessaires tirent parti de leur ouverture sur le monde, tandis que ceux qui en sont dépourvus sont laissés pour compte. Cependant, on peut faire quelque chose pour venir en aide aux personnes touchées. Des mesures telles que les programmes sociaux, les régimes d'emploi garanti et les dispositions sur la formation, visant à protéger les personnes pauvres des pays à faible

Tableau 3. Répartition mondiale de la richesse : 1960-1994 (pourcentages)

Année

Pays industrialisés

Pays en développement

Ancienne URSS et Europe de l'Est

1960

67,3

19,8

12,9

1970

72,2

17,1

10,7

1980

70,7

20,6

8,7

1989

76,3

20,6

3,1

1994

78,7

18,0

3,3

Source : Base de données du PNUD.

revenu contre les forces aveugles de la mondialisation, devraient être intégrées dans le système de relations internationales. Une telle démarche est nécessaire non seulement pour assurer la stabilité politique, mais également pour des raisons purement humanitaires.

La mondialisation peut être envisagée sous l'angle de son incidence sur différents objectifs. Dans la section qui suit, j'analyserai cette incidence sur : i) la croissance et la productivité ; ii) l'emploi et les compétences ; iii) les salaires et les inégalités dans la répartition du revenu et de la richesse (aussi bien à l'intérieur des pays qu'entre ceux-ci) ; iv) les innovations technologiques et institutionnelles.

Croissance et productivité

Les taux de croissance du revenu, de la productivité et du niveau de vie varient d'un pays à l'autre. On s'entend généralement pour dire que la primauté du droit et des droits de propriété clairement définis, un taux d'épargne élevé et un investissement important dans le capital physique et matériel, une bonne éducation, des marchés du travail souples, de bonnes politiques macroéconomiques axées sur la croissance à fort coefficient de main-d'œuvre ainsi que des niveaux supérieurs de technologie, de gestion et d'infrastructure ont un rôle important à jouer. Certains ajouteront la nécessité de redistribuer les biens productifs (particulièrement la terre) dans les pays où ils sont inégalement répartis. Bref, certaines institutions juridiques et politiques ainsi que certaines politiques sont plus susceptibles de favoriser la croissance que d'autres. La question de savoir si l'ouverture d'une économie vers le commerce et l'investissement est la cause ou la conséquence d'une forte croissance et d'une bonne performance au chapitre des exportations est controversée, mais il existe un lien évident entre l'ouverture sur le monde et la croissance. La plupart des économistes affirment que l'ouverture est un facteur important de croissance.

La concurrence internationale sans cesse croissante ne s'explique pas seulement par l'élimination de certains obstacles au commerce. Le rythme accéléré de l'invention et de l'innovation constitue également une cause importante. Comme les pays à revenu élevé consacrent à la R-D une proportion plus forte de leur PIB, qui est passée de 2 p. 100 à 3 p. 100 et plus, les changements sociaux et technologiques se sont accélérés au cours des quelques dernières années. De nos jours, les délais entre les idées novatrices, les inventions, les applications en génie et l'exploitation commerciale sont beaucoup plus courts qu'avant. Le délai entre l'invention du moteur à vapeur et l'ère du chemin de fer ou entre l'invention du moteur à combustion interne et la révolution économique, sociale et culturelle (sans parler de la révolution sexuelle) engendrée par l'automobile se mesure en générations. Le délai entre l'invention de la télévision, de la micropuce, du moteur à propulsion ou même de la fermeture éclair, leur conception, leur application commerciale et les transformations culturelles et intellectuelles qui en ont découlé se mesure en années. L'application de la découverte de la structure de l'ADN à la bioingénierie n'aura pris que dix ans. La loi de Faraday sur l'induction de la force électromotrice a été découverte à la fin du XIXe siècle. Elle a donné lieu au premier moteur électrique une quarantaine d'années plus tard. Par ailleurs, Bardeen et Brittain ont annoncé les lois régissant la semi-conduction à la fin des années 40 et leur application aux transistors n'a mis que cinq ans. Le délai d'application de la technologie du laser a été encore plus court. Comme l'a écrit Gore Vidal (1992), grâce à la technologie moderne, l'histoire s'écrit maintenant en accéléré. Pour sa part, Ronald Dore (1996) considère que les changements technologiques ont davantage contribué que la mondialisation à favoriser la concurrence et à transformer le caractère de nos sociétés.

Si l'on en croit la majorité des économistes, la libéralisation devrait se traduire par des taux de croissance plus élevés et une amélioration plus rapide du niveau de vie. Pourtant, les données à l'appui de cette hypothèse sont minces, voire inexistantes. Le taux de croissance annuelle du PIB par habitant en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est a été de 6 p. 100 à 8 p. 100 de 1986 à 1993 ; en Amérique latine et en Afrique subsaharienne, pour la même période, il n'a atteint que 0,36 p. 100 ou 0,37 p. 100. La croissance dans ces régions demeure difficile à lancer. Les pays qui ont le mieux réussi sont le Chili et le Costa Rica en Amérique latine, l'île Maurice et le Botswana en Afrique. Si l'on compare les taux de croissance annuelle du PIB par habitant de 1965-1980 et 1980-1993, nous obtenons pour tous les pays en développement 4,6 p. 100 et 4 p. 100, et pour les pays de l'OCDE, 3,9 p. 100 et 1,6 p. 100 (Banque mondiale, 1995c ; PNUD, 1995). Le tableau 4 montre le taux de croissance dans un certain nombre de pays entre 1972-1981 et 1982-1991 par rapport à la moyenne de la période allant de 1960 à 1971. Même dans l'hypothèse où la libéralisation conduirait réellement à une croissance plus forte, il faudrait examiner les politiques de la période précédente, qui ont jeté les bases du succès subséquent. Dans tous les pays où la libéralisation a porté fruit, on a mis en œuvre certaines politiques commerciales et industrielles qui ont formé le fondement de leur bonne performance par la suite.

Cependant, une question demeure obscure. L'avènement de la nouvelle technologie de l'information et l'expansion de nouveaux services plus

Tableau 4. Taux de croissance du PIB par habitant, par rapport à la moyenne de la période allant de 1960 à 1971

 

1972-1981

1982-1991

Tous les pays (57)

Décennie où la proportion a été la plus élevée

18

10

Décennie où la proportion a été la plus faible

39

47

Tous les pays non exportateurs de pétrole (48)

Décennie où la proportion a été la plus élevée

11

7

Décennie où la proportion a été la plus faible

37

41

Pays de l'OCDE (20)

Décennie où la proportion a été la plus élevée

1

2

Décennie où la proportion a été la plus faible

19

18

Amérique latine (10)

Décennie où la proportion a été la plus élevée

4

1

Décennie où la proportion a été la plus faible

6

9

Asie de l'Est et Asie du Sud-Est (7)

Décennie où la proportion a été la plus élevée

5

3

Décennie où la proportion a été la plus faible

2

4

Source : Felix (1995) ; Eatwell (1996) ; au moyen de la banque de données World Tables de la Banque mondiale.

pratiques, particulièrement ceux issus de la révolution informatique, n'ont pas entraîné une hausse correspondante de la croissance. Si les chiffres sont exacts, ils laissent supposer que cette croissance ne s'est pas répartie équitablement, les gagnants ayant tiré des avantages, parfois substantiels, au détriment des perdants.

De nombreux économistes, y compris un comité d'économistes du Congrès américain5, nous ont rappelé récemment que les chiffres officiels surestiment l'inflation et sous-estiment la croissance économique. Les améliorations de qualité (par exemple les pneus radiaux qui sont plus sûrs et durent plus longtemps que les anciens pneus), les nouveaux produits (tels les fours à micro-ondes qui n'existaient pas il y a 30 ans), les nouvelles caractéristiques d'anciens produits (tels les magnétoscopes et la télévision couleurs dotée de 50 chaînes) et les nouveaux services (comme l'installation de nouveaux guichets bancaires dans les quartiers périphériques) ne sont pas entièrement pris en compte. Les améliorations dans les services sont difficiles à mesurer. Beaucoup de composantes non commerciales, telles qu'un environnement plus sain, sont complètement négligées. Certaines contributions de l'ordinateur ont amélioré la qualité de vie, rendu les produits et services plus pratiques et mené à une consommation accrue, sans

5 Dans un rapport d'une commission consultative du Congrès sur l'indice des prix à la consommation, dont le président était le professeur Michael Boskin.

hausse correspondante de la productivité. Cependant, si elles ont donné lieu à une plus grande productivité, le délai est long : il nous faudra attendre pour voir si les compétences informatiques acquises par les enfants d'aujourd'hui se traduiront par une plus grande productivité lorsqu'ils entreront dans le marché du travail. Il faudra également de nombreux changements aux comportements et aux pratiques de travail pour assimiler les innovations informatiques. Qui plus est, les ordinateurs ne représentent que 2 p. 100 du capital national des États-Unis, et moins dans les autres pays de l'OCDE, tandis que les chemins de fer dans leurs années glorieuses, en représentaient plus de 12 p. 100 (Uchitelle, 1996).

Chômage

La mondialisation a obligé les entreprises à devenir compétitives sur les marchés internationaux et cette même concurrence à l'échelle internationale a renforcé la mondialisation. La réduction des coûts, l'amélioration de l'efficience et la hausse des revenus ont été réalisées au prix d'une plus grande incertitude, d'une hausse du chômage et d'une augmentation des inégalités. La mondialisation a affaibli la capacité des gouvernements nationaux à maintenir le plein emploi et à s'occuper des victimes de la concurrence.

La persistance du chômage élevé dans les pays de l'OCDE a été un enjeu stratégique au cours des deux dernières décennies. On a d'abord cru que la hausse des prix du pétrole dans les années 70 et les politiques déflationnistes adoptées pour y faire face étaient la cause de la détérioration de la situation de l'emploi. Cependant, les taux de chômage demeurant élevés dans les années 90 malgré la chute des prix du pétrole et d'autres produits à partir de 1986, il a fallu trouver d'autres explications. La surévaluation de certains taux de change a contribué à la hausse du chômage. Le taux élevé de chômage a été attribué en partie à la mondialisation et aux nouvelles technologies de l'information et de communication. Dans son roman Le pianiste déchaîné, Kurt Vonnegut (1975) dépeint une société cauchemardesque de l'avenir où le droit divin de la machine, de l'efficience et de l'organisation triomphe et où la masse de chômeurs marginalisés reçoit quantité de « gâteries » d'un petit groupe de cadres riches, mais se voit spollier de son bien le plus précieux, que John Rawls juge primordial, la dignité. Les chômeurs décrits par Vonnegut finissent par se révolter.

L'augmentation du nombre de sans-emploi est devenue la principale préoccupation des pays avancés. En fait, la croissance économique, qu'elle soit mesurée en fonction de la productivité globale ou de la productivité dans le secteur manufacturier, est beaucoup plus lente depuis 1981 qu'elle ne l'a été dans les années 60, alors qu'elle ne s'accompagnait pas de chômage. Comme la croissance de la productivité a été inférieure à l'augmentation de la demande, on aurait pu s'attendre à ce que des emplois soient créés plutôt qu'éliminés (Eatwell, 1995).

Il y a eu ralentissement de la croissance de la productivité et augmentation du chômage. Certes, il faut saluer plutôt que condamner la production accrue de biens sans hausse correspondante du travail abrutissant. C'est là que l'augmentation de la productivité prend tout son sens. Alors que certains auteurs considèrent aujourd'hui l'emploi comme une nécessité fondamentale, Sidney Webb, cofondateur de la Fabian Society et de la London School of Economics, juge à plus juste titre que le loisir est une nécessité. De nombreuses formes de travail monotone, difficile ou dangereux constituent un fardeau, non un bienfait. L'augmentation de la production par travailleur doit être accueillie comme étant positive, mais uniquement si l'une ou l'autre des deux conditions suivantes est remplie. Premièrement, la demande ou la production doit s'accroître assez rapidement pour absorber tous les chercheurs d'emploi. En théorie, cette condition est facile à satisfaire. Même si les nouvelles technologies déplacent des travailleurs, elles diminuent également les coûts et, partant, contribuent à faire baisser les prix ou hausser les salaires ou les profits. Dans un cas comme dans l'autre, la demande de biens et de services et, par conséquent, de travailleurs, augmente ; cependant, il faut du temps pour recycler et relocaliser les travailleurs.

Deuxièment, l'augmentation de la productivité peut se traduire par une augmentation des loisirs ou d'autres formes d'activités satisfaisantes. La diminution de la charge de travail peut être répartie également et s'accompagner d'une augmentation des revenus équitablement distribuée. Différentes propositions créatives ont été présentées concernant les horaires de travail souples, les années sabbatiques pour les travailleurs, le temps libre pour s'approvisionner en produits de haute technologie ou pour faire des activités qu'on a vraiment envie de faire, etc. Fondamentalement, les économies de temps et de travail obtenues grâce aux nouvelles technologies devraient profiter à tout le monde et non pas être réparties inéquitablement entre un groupe de travailleurs qui travaillent trop et des chômeurs exclus.

Ces deux conditions, ou à tout le moins la première, existaient pendant l'âge d'or keynésien qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale. Par contre, comme ce fut le cas dans les pays de l'OCDE au cours de la dernière décennie, si la production n'augmente pas suffisamment pour générer de l'emploi pour tous les travailleurs et si la charge de travail est inégalement répartie, nous nous retrouvons dans une société semblable à celle que décrit Kenneth Galbraith où l'opulence privée côtoie la misère publique. Quiconque a marché dans les rues de New York ou de Londres a vu des sans-abri dormir dehors en plein hiver. Que la hausse du chômage soit imputable à la mondialisation des relations économiques, à la croissance insuffisante de la demande (attribuable aux politiques gouvernementales motivées par la crainte de l'inflation et de la crise de la balance des paiements), aux changements technologiques exigeant de nouvelles compétences (qui sont rares et le demeureront peut-être), à l'affaiblissement des syndicats, à la déréglementation ou aux importations à bas prix des pays en développement, il n'en demeure pas moins que la majorité des chômeurs marginalisés ne peuvent même pas profiter des « gâteries » de Vonnegut. Ils ne sont pas reconnus et sont dépourvus des biens de première nécessité. Faire plus avec moins (comme le veut un slogan populaire de la restructuration) est bon pour la croissance économique et l'économie, mais les gens deviennent alors superflus. Le marché ne nourrit pas la dignité de ceux qui perdent leur emploi ou qui vivent dans la crainte de le perdre.

L'augmentation du nombre de sans-emploi ne se limite pas aux pays industrialisés. La Chine jouit d'un taux de croissance spectaculaire, mais le chômage, particulièrement en milieu urbain, est devenu un problème majeur (Khan, 1996). Les pressions exercées par la mondialisation et la concurrence étrangère (sur les marchés des produits et du travail) ont nécessité